Auguste & Ava | Vincent Chenut, Intérieur(s)
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Vincent Chenut, Intérieur(s)

23 Oct Vincent Chenut, Intérieur(s)

Dès l’arrivée devant la galerie PapelArt, alors que je me trouvais encore dans la rue, je fus immédiatement plongée dans l’univers de l’artiste Vincent Chenut. En effet, il s’est prêté à une nouvelle intervention de grattage sur papier peint et mur existant, ici non pas pour découvrir ce qui a précédé dans l’espace dans lequel il a vécu ou travaillé sur son histoire mais, pour dévoiler, jouer avec ce qui se cache derrière ce mur pour nous faire découvrir l’arrière-plan que nous verrions si ce mur n’existait pas. On peut deviner des éléments qui se trouvent dans la galerie comme par exemple une petite marche menant à une sorte d’estrade. Il met ainsi le visiteur immédiatement en lien avec la mémoire des lieux, de l’histoire de la galerie à laquelle lui même est intégré puisqu’il y montre son travail. Cette œuvre in situ me fait penser aux affichistes comme Hains ou Villeglé mais ici, pas de geste politique ni de déchirement violent des couches mais, de la douceur, du respect de la matière qui est troublant, apaisant même.

Cela m’amène à penser à des œuvres plus anciennes comme les fresques de Pompéi usées par la nature et le temps, celles de Cnossos ou ce qu’il en reste, les murs gardant des traces et laissant imaginer ce qui a pu être, se contenter de ce qui apparaît, ce qui aurait pu être, ce qu’elles seraient devenues sans les aléas naturels et de la vie humaine. Les fresques de Fra Angelico, Giotto et tant d’autres reviennent à mon esprit mais, aussi les photographies de murs grattés, abîmés, usés de Brassaï.

papel art

Après, une longue remontée dans le temps et, une observation de cette œuvre, je me décide à entrer dans la galerie pour en voir plus mais aussi pour discuter avec Maryline et Orianne qui portent à bout de bras et avec passion cette plateforme de création. Je proposerai bientôt un entretien avec ces deux femmes qui aiment l’art, les artistes et plus encore. Revenons au travail de Vincent Chenut qui explore le papier jusqu’au plus profond de ses fibres. En effet, il gratte, soulève, travaille la seule matière papier comme dans les Palimpseste et Cartes sans ajout d’autres matières, ou avec de simples ajouts d’encres ou pigments comme dans 2011-2014, Composition 11, Composition 9, Composition 7 par exemple. Chaque œuvre est réalisée avec une grande maîtrise technique, cela s’explique car le dessin, l’histoire du dessin, l’histoire de l’art sont importants pour l’artiste qui a étudié à la Cambre, ainsi qu’une connaissance certaine des techniques de peinture comme la tempera, les glacis et les apprêts. Tout cela se voit, se ressent dans sa manière de procéder, de créer. Vincent Chenut est fier de ses références car elles font aussi partie de son histoire et donc de son art qui finalement me font toujours revenir à l’idée de la mémoire : celle de l’artiste, celle de l’histoire, celle du papier, celle d’un relevé, celle d’un lieu. Une mémoire qu’il semble interroger, ré-interpréter pour renouveler la matière même. Cela est frappant dans ses papiers soulevés comme dans 2011-2014, dans ses Compositions où l’artiste détache au scalpel la couche supérieure du papier, la soulève, la rabat pour créer une nouvelle ligne, nouvelle forme et ce jusqu’au moment où l’œuvre a trouvé son équilibre, son existence, dans une multitude de variations avec parfois une partie rabattue colorée. Il travaille d’une manière précise, chirurgicale jusqu’au quasi épuisement de la matière papier.

Pour beaucoup, cela pourrait sembler violent mais, aucunement car Vincent Chenut aime le papier, le traite, le scalpe, l’effleure, le caresse, le triture avec douceur, légèreté et respect pour l’offrir au regard, pour que nous le ressentions, nous rendions compte de sa richesse, de sa fragilité. Des œuvres semblent flotter, ne pas appartenir à ce monde tels les Cartes et Palimpseste. Séparation, œuvre avec laquelle il a obtenu le prix des collectionneurs de Slick Art Fair en 2013, semblait aussi en lévitation mais, est déjà devenue autre chose puisque l’artiste a réutilisé les éléments de cette installation pour les faire exister autrement.

Je ne peux pas m’empêcher de penser au minéral, à d’où vient le papier, à ce qu’il véhicule, transmet. Le papier est pour moi d’abord une matière vivante, la matière première du livre et donc d’une certaine façon le support de la transmission de la connaissance. Il m’est venu à l’esprit La disparition de Perec en voyant ce travail, quel rapport et pourquoi me direz-vous ? Simplement parce que comme dans ce livre, sans la lettre « e », qui garde du sens, le travail de Vincent Chenut fait disparaître des parties, des couches du papier mais, l’œuvre reste dense, sensitive et le papier ne perd ni son essence ni sa richesse, au contraire il trouve une autre vie. Perec a fait disparaître une voyelle, Chenut fait disparaître des couches de papier, le transforme pour lui créer une nouvelle existence.

J’ai eu le bonheur de voir des Cartes, qui seront exposées à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris et à YIA Art Fair – ici seront également présentées des Composition avec pigments de couleurs – pendant quelques jours. Ces Cartes m’ont profondément touchée. L’artiste utilise des cartes routières qu’il gratte pour ne laisser au final que quelques marquages, traces de routes ou rien. C’est poétique, troublant car ce travail nous renvoie à un intime, à une histoire propre à chacun, par la forme, la ligne restante ou l’absence de traçage. Nous sommes transportés quelque part par ce que véhicule le papier vidé, évidé, délesté d’une partie de ce qui faisait le message premier. Un ami a posté il y a quelques jours une photographie d’un détail de carte géographique de Luigi Ghirri, je n’ai pas pu m’empêcher de la rapprocher de certaines cartes de Vincent Chenut. Je me suis alors remémorée ces pièces en me disant que cet artiste allait loin dans son processus créatif, jusqu’au plus profond de la matière pour faire sortir l’essentiel du papier : son âme. Il nous permet de réfléchir notre rapport au signe, au visible, il ne reste plus qu’une route ou plusieurs bouts de routes mais, qu’est-ce qu’une route ? Pourquoi garder cette ligne et pas une autre ? Penser la représentation et son rapport à l’image, se perdre dans un infini, voilà où il nous amène.

Le travail évolue, dans une de ses dernières œuvres de la série Répertoire, il revient sur le langage de son travail, il en relève les traces pour créer de nouveaux dessins encore plus marqués par l’idée de manuscrit, de parchemin, de calligraphie, cette fois non pas en enlevant mais, en ajoutant de la matière sur le papier pour nous offrir des sortes de relevés topographiques…L’artiste marque une nouvelle étape dans son œuvre et, n’a certainement pas fini de nous étonner.

SDA

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PapelArt

Vincent Chenut Intérieur(s), jusqu’au 08 novembre 2014

1, Rue Charlemagne, 75004 Paris

du mardi au samedi de 14h00 à 19h00

www.papel-art.com

Vincent Chenut, Stand PapelArt, YIA Art Fair, Carreau du Temple, 75003 Paris, du 23 au 26 octobre 2014

Vincent Chenut, Cartes Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 24, rue Pavée, 75004 Paris, du 23 au 26 octobre 2014

Le site de l’artiste : www.cvincent.fr

Un lien vers un très beau texte de Septembre Tiberghien à propos de l’artiste : http://septembretiberghien.com/filter/l’art-même/Vincent-Chenut-l-art-meme

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